Philippe Ungerer (Le Crampon, Juin 1998)
Qu'on se lance dans un rappel, qu'on fasse un exercice de sortie de crevasse ou qu'on se vache sur un relais, on confie généreusement sa vie à une corde, une sangle ou à une cordelette. Sans parler des chutes, bien sûr.... Mais par quoi tiennent généralement ces filins ? Par un nœud d'encordement bouclé en quelques secondes au départ de la course; par un vieux nœud de sangle, un nœud de prussik, etc. Savoir faire des nœuds fiables est un gage de longévité.... or curieusement, cet art est parfois un peu négligé. Par exemple, quand on organise une soirée sur les nœuds à la perma, annoncée dans Le Crampon en temps et en heure, on se retrouve avec 4 ou 5 gumistes venus par hasard (expérience vécue en mars) . Contrairement aux apparences, ce n'est pas un sujet accrocheur ... Bah, essayons quand même d'aider le gumiste à se cultiver ...
Plutôt que d'ânonner le b a ba des nœuds d'emblée, laissez-moi commencer par un nœud anecdotique à destination de ceux qui ne seraient pas encore convaincus des vertus préventives de l'exercice. Plusieurs fois, j'ai été témoin du désarroi des débutants dans la réalisation du nœud de chaise : un brin de travers, et l'on se retrouve avec un entrelacs mal fagoté, difficile à serrer..... Par pitié pour les apprentis montagnards, il m'est arrivé d'être indulgent et de fermer les yeux sur une de ces boucles peu orthodoxes. Eh bien, chers amis, je le confesse humblement, j'ai fait preuve d'un coupable laxisme. Jugez-en vous mêmes et examinez attentivement le nœud qui suit, exemple de ces avatars :

Serait-ce un spécimen de nœud de chaise ?
Il y ressemble (voir n°2.1) mais ce n'est qu'un ersatz, très dangereux de surcroît : on l'appelle LE PLUS MAUVAIS NŒUD DU MONDE. Sa particularité est de glisser quelle que soit la façon dont on le prend (on engage le lecteur à essayer mais dans son salon seulement). De nombreux alpinistes se sont cru protégés par le sacro-saint nœud de chaise, sans voir qu'ils faisaient parfois ce nœud ! Imaginez-vous en rappel dans une paroi avec votre quintal de viande suspendu à la corde, et vous apprécierez la maxime incisive de votre professeur : "si vous trouvez mon enseignement difficile, essayez l'ignorance !".
L'art des nœuds est parfois un peu compliqué parce que nous demandons en fait des qualités contradictoires : un nœud idéal devrait être sûr, c'est-à-dire ne pas se défaire seul ... mais se laisser défaire civilement, même s'il a été très serré. On dit d'un nœud qui ne se laisse pas bien défaire qu'il se "souque" trop (il traîne beaucoup de vocabulaire d'origine maritime dans le monde des nœuds). La résistance du nœud, qu'on exprime en pourcentage de la résistance maximale de la corde, est aussi un critère important car selon les nœuds, elle varie de 50 à 85%. On voudrait bien sûr que le nœud soit simple à faire et, à l'exception des nœuds d'arrêt, qu'il ne prenne pas trop de place.... Ces souhaits de simplicité et de compacité ne sont pas toujours compatibles avec les exigences précédentes car elles aboutissent souvent à des nœuds comprenant plusieurs boucles.
Bon, j'espère que je n'ai traumatisé personne avec ce sermon, et que mes gentils lecteurs vont filer doux comme des agneaux maintenant, car on va reprendre les choses par le début. En commençant chaque fois par les nœuds les plus simples, on passera en revue successivement
Cet inventaire n'a pas pour but d'être exhaustif : nombre d'autres nœuds trouvent leur utilité. Les 15 nœuds ci-dessus sont sans doute les plus utilisés et tout encadrant devrait savoir les vérifier chez les autres le cas échéant. Cela dit, certains de ces nœuds font double emploi (par exemple dans les nœuds d'encordement) et il n'est pas nécessaire en pratique d'employer soi-même plus de 8 ou 10 nœuds différents. Attention à un point général : pour qu'un nœud tienne, il faut toujours le réarranger, c'est-à-dire tirer dessus en veillant à ce que ses boucles se placent comme il faut. Le non-respect de cette précaution peut empêcher le nœud de tenir en cas de tension forte.
1. Nœuds d'arrêt
1.1 Noeud plat
C'est le plus simple des nœuds, qu'on fait
souvent sans
s'en rendre compte, par exemple après un nœud de chaise pour éviter qu'il se
défasse, ou au début d'un nœud de sangle. Il vaut mieux ne pas l'utiliser
comme nœud d'arrêt en bas d'un rappel car le nœud de huit, plus volumineux,
est préférable.
1.2 Noeud en huit
Le plus utile des nœuds d'arrêt : vite fait, il est plus
volumineux que le nœud plat et il est plus facile à défaire s'il a été très
serré.
2. Nœuds d'encordement
2.1 Nœud de chaise

C'est un nœud très utile qu'il est
indispensable de
connaître. Son gros avantage est qu'il ne se souque pas (ou plutôt, pas trop!).
Attention à bien rentrer dans la boucle du bon côté, sous peine d'obtenir le nœud
très dangereux mentionné en début d'article !
En encordement, il faut rajouter un nœud d'arrêt (nœud plat enserrant l'un des brins de la boucle) car le nœud de chaise seul peut se défaire ou au moins se desserrer. Pour ma part, je préfère le nœud de chaise double.
2.2 Nœud de chaise double


La boucle double rend ce nœud très sûr et dispense de nœud d'arrêt. Du coup, c'est un nœud très compact par rapport à l'ensemble nœud de chaise + nœud plat ou par rapport au nœud en huit. Par ailleurs il ne déforme pas lors de la mise sous tension, et il a une meilleure résistance que le nœud de chaise simple. C'est le meilleur choix pour s'encorder ou pour se vacher au relais.
2.3 Encordement à la taille à plusieurs brins
Il arrive que l'on doive assurer quelqu'un sans baudrier :
si l'on a oublié ce dernier dans le coffre de la voiture, si l'on assure à
Bleau, etc. Dans ces cas, une boucle simple autour de la taille peut
sérieusement
râper les côtes car la charge est très mal répartie. Le nœud suivant est
une variante du nœud de chaise dans laquelle on enserre plusieurs brins, créant
une sorte de ceinture plus confortable que la boucle simple. Attention à deux
points : 1° les boucles doivent être bien serrées autour de la taille 2° vérifier
que ce nœud ne se comporte pas comme un nœud coulant. Un nœud d'arrêt (non
montré sur le croquis) est vivement recommandé.
2.4 Nœud en huit d'encordement


Si l'encordement se fait directement dans la boucle du
baudrier (a-c), le principe de ce nœud
est comparable au nœud de sangle : on fait un nœud en huit sur un brin, que
l'on passe dans le baudrier, et l'on fait suivre à ce brin exactement le même
trajet en huit au retour qu'à l'aller. Si l'encordement se fait sur mousqueton,
on met simplement un mètre de corde en double, on fait un nœud en huit et l'on
crochète le mousqueton dans la boucle.
Le résultat est un nœud très sûr (il ne nécessite pas de nœud d'arrêt) mais qui présente à mon avis deux défauts : 1° quand on le met sous tension ce nœud se déforme beaucoup avant de se souquer ; si vous venez de tomber dans une crevasse cela remonte de 15 cm le début de la corde libre où vous pouvez frapper votre prussik ou votre machard.... 2° ce nœud est volumineux et fait une boule gênante sur le ventre. Le nœud de chaise double me semble bien préférable pour s'encorder.
2.5 Nœud de milieu de corde
C'est un nœud d'apparence compliquée mais qui est en fait très simple à faire en milieu de corde, et de résistance très honorable, quel que soit le sens dans lequel tire la corde. Très utile pour celui du milieu en encordement à trois (cas courant sur glacier).
a. faire trois tours
autour de la main puis un demi-tour en revenant en arrière
b. prendre la boucle
la plus à droite puis, après l'avoir agrandie, la faire passer dans les trois précédentes, de gauche à droite

c. réarranger le nœud,
c'est fini.
3. Nœuds servant à joindre deux cordes bout à bout
3.1 Nœud de pêcheur double
Ce nœud est surtout utilisé pour faire des anneaux de cordelette, mais parfois aussi pour rabouter deux cordes de 40 m afin de constituer un rappel. Il n'a aucune chance de se défaire tout seul et sa résistance est excellente.
c.
retourner le
montage et faire le même nœud avec l'autre brin
d. une fois le nœud
réarrangé et serré vérifier qu'il a bien son aspect régulier
caractéristique
3.2 Nœud de sangle
Le principe de ce nœud consiste à faire un nœud plat avec l'un des brins, et à faire suivre à l'autre brin exactement le même chemin en sens contraire. Il est utilisé principalement pour constituer des anneaux de sangle. Comme il se souque assez fort, il tient bien et n'a pas besoin de nœud d'arrêt, pourvu qu'on laisse assez de sangle dépasser de chaque côté.

a.
faire un nœud
plat sans vriller la sangle

b. faire suivre au
deuxième brin le trajet du premier, bien à plat sur celui-ci
c. tirer très fort
sur le nœud pour le serrer en laissant 5-10 cm dépasser de part et
d'autre
3.3 Nœud d'écoute double
Ce nœud est identique
au nœud de chaise double et se fait
de la même façon. Il possède les mêmes avantages de résistance et de sûreté.
C'est de plus le seul nœud possible pour rabouter des filins de diamètre très
différents (il est vrai que ça arrive plus souvent en mer que sur les
sommets).
3.4 Nœud d'écoute simple
Identique au nœud de
chaise et donc souvent utilisé, ce nœud
est mentionné pour mémoire car il a des inconvénients importants ( faible
résistance,
se défait parfois tout seul, risque d'erreur débouchant sur le "plus
mauvais nœud du monde") que ne compense pas sa simplicité. Préférer le nœud
d'écoute double.
4. Nœuds de remontée sur corde fixe
Avertissement :ces nœuds ne permettent en aucun cas d'assurer quelqu'un. S'ils encaissent une chute importante, la chaleur dégagée par le frottement corde sur corde fait fondre la cordelette....
4.1 Nœud de prussik
Ce nœud se fait exclusivement avec un anneau de cordelette de diamètre moitié de celui de la corde fixe, autrement la cordelette est trop rigide par rapport à la corde et l'accrochage se fait mal. Il a la réputation, à mon avis injustifiée, d'être difficile à débloquer. Pour bien le faire coulisser : 1° attention à ce que les brins soient toujours régulièrement disposés dans l'ordre du schéma 2° tirer sur la boucle dans le sens de la flèche (F) pour débloquer le nœud et le faire coulisser sur la corde

nœud de prussik
En général le nœud à quatre brins ci-dessus suffit. Pour avoir une meilleure tenue on peut faire un tour de plus afin de former la variante à six brins :

4.2 Nœud de machard
Ce noeud est très facile à réaliser, il ne se bloqiue pas après avoir été mis en charge et il est bidirectionnel comme le prussik. Les brins pris dans le mousquetons doivent être aussi courts que possible. Très efficace sur corde sèche, ce noeud perd de son efficacité sur corde mouillée.

5. Nœud de munter ou de cabestan
Ce nœud est très utile pour assurer sur mousqueton en l'absence de dispositif spécial. Attention à ce que le brin libre sorte bien du côté opposé à la porte du mousqueton pour qu'il ne puisse pas s'échapper. Un avantage important de ce nœud est qu'il se fait facilement en milieu de corde (former le nœud autour du doigt et crocheter le mousqueton à la place du doigt)
6. Nœud de chaise de calfat
Très sûr, pourvoyant deux grosses boucles, rapide à faire : c'est le nœud qu'il faut lancer à quelqu'un en difficulté, afin qu'il puisse s'y agripper et éventuellement y mettre ses jambes
| a. prendre la corde en double et commencer comme pour un nœud de chaise | b. passer l'ensemble du noeud à travers la boucle B (ou passer la boucle B autour du noeud, ce qui est plus facile) | c. nœud terminé |
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Et maintenant, à vous de nouer !